Politique

Présidents africains et politique française en Afrique : « Une double vie » selon Maryse Quashie et Roger Folikoue

Maryse Quashie et Roger Folikoue

Dans leur tribune hebdomadaire, les deux universitaires mettent un accent particulier sur la duplicité de l’image politique que se sont forgés la plupart des présidents africains et les présidents occidentaux selon le contexte dans lequel ils se trouvent. Telle une médaille, il y une face propre et une face brouillon. Lisez plutôt !

CITE AU QUOTIDIEN : POUR L’OPINION PUBLIQUE : FACE BROUILLON/ FACE PROPRE

7 mai 2017, Emmanuel MACRON vient au pouvoir en France. Dans les pays francophones d’Afrique on a suivi les résultats d’heure en heure, en direct sur ces télévisions françaises qui nous sont familières. On a suivis ces résultats parce que les Africains ne peuvent s’empêcher de nourrir l’espoir qu’un changement à la tête de l’Etat français, pourrait signifier un changement dans la politique de la France à l’égard de ses anciennes colonies. Or depuis l’arrivée au pouvoir de la gauche avec François MITTERAND en 1981, la déception est au rendez-vous. En effet les socialistes ont conservé les réseaux mis en place par Jacques FOCCART, le faiseur de coups d’état en Afrique, et la Françafrique s’est toujours bien porté. De Michel ROCARD à Charles PASQUA, de Bernard DEBRE à BOUYGUES, de BOLLORE à Dominique STRAUSS-KAHN, elle n’a jamais été inquiétée malgré les beaux discours des derniers présidents français, d’un François HOLLANDE par exemple. Au contraire ce dernier fait même partie de ceux qu’on a dépêchés en Afrique, au secours du franc CFA.

On se disait qu’avec le profond changement annoncé par MACRON, quelque chose allait enfin changer… Hélas, c’est encore pire malgré le signal qu’il a voulu donner au cours de sa visite au Burkina Faso dans un simulacre de rencontre ouverte avec les étudiants. En effet, MACRON n’a pas hésité à envoyer ses troupes arrêter une colonne armée supposée mettre en danger le gouvernement DEBY. Que penseraient les français s’ils savaient que leur président a été capable d’envoyer des soldats français donner leur vie au secours d’un homme au pouvoir depuis presque trente années, un habitué de la répression des citoyens, un protecteur des champions de la corruption, transformant le Tchad, producteur de pétrole, en un pays où la misère est criarde ?

Pour quelqu’un qui vit en France, on sait que de telles informations viennent rarement aux oreilles du citoyen français moyen, persuadé que son pays, continuant « la mission civilisatrice » commencée sous la colonisation, se sacrifie au Sahel pour lutter contre les méchants islamistes…

On se doute bien que si jamais les vraies nouvelles d’Afrique étaient systématiquement diffusées en France, la politique africaine de la France changerait. En effet, les présidents français, sont très préoccupés par leur opinion publique, ils soignent donc leur image à l’intérieur de leur pays, leur arrivée et leur maintien au pouvoir en dépend. La face qu’il présente à leur opinion est donc la page qu’on soigne, la page « propre » : là on s’y présente avec son meilleur profil, dans la droite ligne des attentes des électeurs potentiels, on y arbore ses réalisations même les plus minimes comme des décorations gagnées de haute lutte au concours du meilleur élu à la tête de l’Etat…

Par contre, pour l’opinion publique des pays africains, il suffit de présenter la face « brouillon » avec les ratures des silences qui assombrissent l’image publique de président du pays des Droits de l’homme, les tâches des erreurs telles que celle commise par SARKOZY en Lybie, les lignes sinueuses du soutien aux dictateurs de tout poil…

Cependant, tout sentimentalisme mis de côté, on doit le reconnaître, cela est somme toute normal : tout élu doit avant tout se préoccuper de faire plaisir à ses électeurs en leur présentant la face la plus à même de l’aider à réussir ce pari.

Par contre, ce qui pose problème, c’est le comportement des gouvernants africains, qui ne semblent guère soucieux de l’opinion de leur population. Au contraire, tel chef d’Etat africain se présente en France comme un ardent défenseur des Droits de l’Homme alors qu’il empêche les citoyens de chez lui de s’exprimer, de manifester, comme un champion de la démocratie pendant qu’il se prépare à faire changer la Constitution de son pays pour briguer un énième mandat à la tête de son pays. Des responsables africains vont défiler à Paris, en clamant « Je suis Charlie » alors que les forces de l’ordre sèment la terreur chez eux et éliminent plus de personnes qu’un attentat à la bombe ; tandis que l’un d’entre eux débourse des milliards pour reconstruire Notre Dame de Paris, chez lui il réprime dans le sang toute manifestation de ceux qui n’en peuvent plus d’avoir faim dans un pays qui regorge de ressources minières…

Ce faisant, nos gouvernants brouillent un peu plus l’image qu’en ont les citoyens occidentaux ; ceux-ci finalement ne les trouvent pas si mauvais… Evidemment c’est à eux qu’ils présentent leur face « propre », laissant la face « brouillon » à leurs propres concitoyens.

Il y a quelque chose d’incompréhensible dans cette situation et on est amené à se poser des questions. D’abord, notre opinion publique est-elle si peu importante que nos gouvernants n’aient pas besoin de s’en préoccuper ? Il faut dire que tout est fait pour que cette opinion ne se fasse guère entendre. Dans les différentes agences qui s’occupent de l’évaluation du respect des libertés publiques, les pays africains sont souvent dans les dernières places en ce qui concerne, la liberté de manifester, la liberté d’expression, la liberté de se réunir. Les journalistes font souvent les frais de cette situation et ils continuent à donner leur vie pour cela. Alors comment une opinion publique peut-elle vivre et se développer dans de telles conditions ?

On devrait aller même plus loin dans ce questionnement. Car les chefs d’Etat africains, à quelques exceptions près, sont souvent mal élus, avec des élections dont on peut douter de la transparence et de l’équité. Alors si on a des doutes sur la légalité des processus électoraux, quelle est la légitimité des individus ainsi élus ? Dès lors on peut comprendre que nos chefs d’Etat n’ont pas à se préoccuper de soigner leur image devant des électeurs qui ne les ont pas élus, et même pas devant de futurs électeurs dont ils n’auront pas trop besoin pour sortir encore vainqueurs d’élections plus ou moins truquées.

Pourtant, il ne faudrait pas qu’ils soient trop tranquilles à ce sujet. A force de ne pas faire attention aux citoyens, à force de les empêcher de donner leur opinion, tout en les affamant, en les privant des moyens de se soigner, de scolariser correctement leurs enfants, tout en menant eux, leurs familles et leurs amis une vie de nababs, ces citoyens commencent à comprendre que quelque chose ne va pas. Depuis des décennies, depuis des années, on leur promet le développement, l’émergence, miracles qui devaient leur apporter bien-être et confort. Mais non seulement ils n’ont rien eu mais ils ne voient rien venir, leur situation empirant de jour en jour. Et le comble c’est qu’on les empêche de se plaindre !

Et comme « la face propre » à présenter aux Occidentaux a obligé les chefs d’Etat africains à revêtir leur gouvernance des habits de la démocratie, c’est-à-dire le pluralisme politique, syndical, associatif, etc., et une certaine liberté d’expression avec le développement d’une presse privée en particulier, leur propre système les rattrape : une opinion publique africaine émerge et se renforce. On devra désormais en tenir compte.

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