Société

Libre tribune / « L’indifférence n’est-elle pas une grave menace à la vie sociale et politique ? », s’interrogent Roger Folikoue et Maryse Quashie

Maryse Quashie et Roger Folikoue

Dans leur tribune hebdomadaire, les deux universitaires expriment leur indignation face aux restrictions des différentes libertés au Togo, essentiellement les violations des droits de l’Homme et de manifestations. Par ailleurs, Roger Folikoue (membre du Front Citoyen Togo Debout) et Maryse Quashie (membre fondateur des Forces Vives « Espérance pour le Togo ») condamnent le silence coupable de la majorité des togolais qui ne se sentent nullement concernés par les abus du pouvoir en place et, pourtant subissent.

CITE AU QUOTIDIEN : NE CONFONDEZ PAS PRINCIPES ET CAUSES, GÉNIE HUMAIN ET OBJETS SANS ÂME

Avec la liberté d’opinion et d’expression, de pensée et de religion, et d’autres droits (droit des minorités, interdiction de la discrimination et de la torture, de l’esclavage, droit à la vie) la liberté de se réunir et de manifester fait partie des droits civils, politiques, sociaux, économiques et culturels inhérents à toute personne humaine. Ces droits permettent à chacun et à chacune de se défendre contre les abus de pouvoir des autorités.

Ces abus proviennent des lois qui ne se conforment pas aux principes des Droits de l’Homme mais aussi des pratiques ordinaires ou exceptionnelles mettant en cause ces droits. Et comment le citoyen peut-il se défendre contre les abus ? En invoquant bien sûr ces Droits devant des instances nationales ou internationales, qui se donnent comme tâche de protéger ou de défendre les droits de l’homme. Mais la meilleure défense vient de la communauté des citoyens, capable de s’indigner et de protester contre les abus des gouvernants, dans la mesure où tout gouvernement reçoit (en démocratie) délégation des citoyens.

Ainsi au nom de cette liberté, normalement depuis des mois, toutes les personnes, associations et structures qui se réclament des principes des Droits de l’Homme auraient dû protester contre les difficultés qu’il y a à manifester au Togo : itinéraires et lieux de rassemblement imposés à Lomé, impossibilité de manifester dans certaines villes de l’intérieur, répression sévère des manifestations… Pourquoi ce silence et cette inaction malgré notre référence constante aux droits de l’Homme ?

Pour les citoyens isolés, certainement d’abord par manque d’information : certains pensent, en effet, que le gouvernement a le droit d’interdire ce qui lui déplait. Et ces personnes ont d’autant plus raison que des esprits malins jettent le trouble ; par exemple, pour justifier ce qui se passe au Togo, on a cité les cas de la France, pays des Droits de l’Homme, où l’avenue des Champs Elysées a été fermée aux Gilets Jaunes.

D’autres citoyens ne disent rien parce qu’ils ne savent que faire : à qui faut-il s’adresser, dans quel cadre faut-il protester ?

Et puis il y a tous ceux qui ont peur : aujourd’hui ceux qui manifestent sont molestés, jetés en prison après des jugements expéditifs, comment ne pas craindre pour soi s’il fallait prendre leur défense ?

Mais il y a aussi ceux, et ils sont certainement nombreux, qui ne se lèvent pas pour protester contre les restrictions à la liberté de manifester, à cause d’un désaccord avec ceux qui manifestent : ils n’étaient pas d’accord sur cette stratégie, disent certains, justement à cause de l’atmosphère du pays. D’autres ne se sentent pas concernés, car ils ne partagent pas les mêmes choix politiques, les manifestants et autres marcheurs n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes, ils l’ont bien cherché…

C’est cette dernière catégorie de personnes qui nous intéresse ici car il y a un peu d’elles en chacun de nous. Oui souvent nous confondons la cause pour laquelle on manifeste, et le principe au nom duquel on manifeste. Nous avons du mal à défendre le principe lorsque la cause ne nous agrée pas. Cela demande un effort spécial pour dépasser ce qu’il y a de négatif en nous envers ceux avec qui nous ne sommes pas d’accord, et surtout un attachement particulièrement fort au principe de la liberté de manifester.

Il y a donc lieu de nous interroger sur notre engagement en faveur des Droits de l’homme, ou plutôt de lui redonner une certaine flamme. Sinon tous les abus seront permis : il suffira de prouver que ceux qui se sont exprimés ont eu tort pour qu’on les empêche de s’exprimer, de montrer que tous ceux qui se réunissent le font pour de mauvaises raisons pour qu’on les empêche de se réunir, etc. On retourne ainsi à une société de non droit. Sommes-nous vraiment à l’abri de cette catastrophe ? Nous avons à nous poser sérieusement la question et à nous interroger sur ce que nous avons à faire pour l’éviter.

Et il y a une catégorie de personnes qui nous intéresse ici, ce sont les centaines de milliers de personnes qui ne se sentent guère concernés. Ils ne se mêlent pas de politique, et surtout, ils ont d’autres chats à fouetter : ils sont à la recherche de leur pitance quotidienne, ils cherchent de quoi nourrir et vêtir convenablement leurs enfants, ils se demandent comment faire soigner leurs vieux parents, etc. Alors, ceux qui manifestent… ce n’est pas leur affaire ! Et en plus depuis qu’on manifeste, il n’y a rien qui change et justement eux les pauvres restent pauvres…

De cela aussi, il y a quelque chose en nous. Les soucis quotidiens nous engluent vite dans une indifférence coupable, nous rendant insensibles au sort de nos frères et nous induisant dans un autre type de confusion. L’indifférence n’est-elle pas une grave menace à la vie sociale et politique ?

Après le 13 avril, où nous avons vécu au Togo de graves entorses à la liberté de manifester, le 15 avril la cathédrale Notre Dame de Paris était ravagée par un terrible incendie. Et dès le lendemain des bonnes volontés se sont manifestées à coup de centaines de millions d’euros. Certains se sont indignés parce qu’une telle solidarité ne se manifeste pas en faveur de ceux qui ont faim, ceux qui manquent de tout. Oui c’est vrai, dans notre monde la solidarité des riches en faveur des pauvres pose problème. Et on le sait bien, si certains sont si riches c’est parce que tous les autres sont si pauvres !

Mais là n’était pas le problème : ce qui brûlait le 15 avril 2019, ce n’était pas un ensemble de vieilles poutres mais une œuvre non pas du seul génie français, comme certains pourraient le croire, mais une production du génie humain. C’est bien ce que dit l’UNESCO en classant ce monument au patrimoine mondial de l’humanité. A ce titre toute production de l’homme appartient à nous tous. Et cela nous grandit car nous ne sommes pas que des estomacs ou des corps mortels, nous nous définissons comme des êtres capables de se dépenser pour la beauté, pour célébrer la transcendance. Et parmi les ouvriers qui ont construits la cathédrale Notre Dame de Paris, il y a huit cent ans, il y avait des pauvres, si fiers de leur œuvre…

Comme l’ont été ceux qui ont construit, les pyramides d’Egypte, la grande Mosquée de Djenné au Mali au 13ème siècle, les palais royaux d’Abomey et d’autres bâtiments classés au patrimoine mondial de l’humanité, telles que les habitations de Koutamakou, pays des Batammariba (que nous appelons communément Tamberma au Togo).

Alors ne confondez pas des objets sans âme avec les productions du génie humain dont sont capables pauvres comme riches, qui appartiennent à tous, pauvres comme riches, qui célèbrent la qualité humaine des pauvres comme des riches…

Si le beau nous élève vers ce qu’il y a de plus grand, la liberté et surtout celle de manifester nous rappelle qu’il existe des droits inaliénables qui s’imposent à tout pouvoir. Le beau tout comme la liberté font partie de l’essence de l’être humain. Peut-on oublier cela pour des raisons d’intérêts égoïstes et des calculs politiques ?

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