Société

Libre tribune / Pour Roger Folikoue et Maryse Quashie, « même face aux discriminations, il n’y a pas d’égalité… »

Dans leur tribune hebdomadaire « Cité au quotidien », les deux acteurs de la société civile et membres du Mouvement des Forces vives : Espérance pour le Togo mettent en exergue un sujet important qui sape le vivre-ensemble dans les sociétés : le racisme. A travers une étude comparative de plusieurs faits, les deux universitaires dénoncent surtout l’inégalité qui entache même les luttes contre ce fléau sociétal.

Cité au quotidien : « Ce qui nourrit le racisme »

Le 19 février 2019, des dizaines de milliers de Français se rassemblent à Paris et dans plusieurs grandes villes au slogan de « Ça suffit !» pour protester contre les actes d’antisémitisme. C’est juste et légitime…

Pourtant on aurait aimé qu’il y ait les mêmes rassemblements lorsqu’un jeune français d’origine africaine ou maghrébine se fait « tabasser » dans un commissariat par des membres d’un corps de représentants de l’ordre républicain, cet ordre que la manifestation du 19 février voulait défendre…

Des centaines de personnes se sont indignées à cause des insultes proférées contre Alain Finkelkraut. C’est juste et légitime…

Pourtant on aimerait entendre les échos d’une même indignation lorsque des footballeurs noirs se font insulter dans les stades…

On se félicite de ce que jusqu’aujourd’hui des efforts sont faits pour rendre aux Juifs les œuvres d’art que le nazisme a dérobés. C’est juste et légitime…

Mais alors pourquoi certains s’offusquent de ce que les Africains aient envie de voir revenir sur leur continent les œuvres d’art dérobées lors de la conquête coloniale. L’objection consiste à se demander si les Africains pourront conserver correctement ces œuvres. Comment avaient-ils fait pour les conserver jusqu’à l’arrivée des colons ? Et qui dit que la conception qui veut qu’une œuvre d’art dorme dans un musée vaut mieux que celle africaine qui fait des objets sacrés des accessoires du quotidien ? …

Bref, pour revenir à février 2019, on a finalement estimé que l’antisémitisme a atteint en France un point de gravité tel qu’on on veut faire voter une loi pour le réprimer spécifiquement. Et pourquoi pas une loi pour lutter contre les actes anti-noirs ?…

Oui mais, il faut savoir que l’antisémitisme est plus grave que tous les autres racismes ! On nous dira que l’antisémitisme cristallise un fort sentiment de culpabilité chez les judéochrétiens que sont les Français…

Pourtant on ne peut pas nous empêcher de penser que, même face aux discriminations, il n’y a pas d’égalité et encore moins de fraternité, dans notre ancienne mère patrie ; et dans le reste du monde d’ailleurs, une peau foncée pèse bien moins, en valeur d’humanité, que tout le reste. C’est vraiment difficile de s’habituer à cette situation.

Pourtant, pour nous, qui vivons en Afrique subsaharienne où nous sommes la majorité à avoir cette peau foncée, c’est probablement beaucoup plus supportable que pour ceux faisant partie de la minorité qui vit dans les difficiles banlieues françaises : on a la nationalité française et on découvre qu’il y a français… et français.

Les réactions à ce type de situation peuvent être étonnantes. En particulier elles peuvent correspondre au développement d’un certain rejet de ceux qui semblent privilégiés jusqu’au cœur de la discrimination. Car le problème est là : lorsqu’on vit dans un pays où on ne sent pas d’efforts faits en faveur des plus pauvres, ce sont les inégalités sociales qui nourrissent le racisme, car on a vite fait de vous convaincre que si vous êtes pauvres, c’est la faute de tel ou tel autre groupe minoritaire. Et dans ce registre, qui fait le plus de mal ? Un imam qui a une audience de quelques centaines de personnes dans une ville européenne ou le président de la plus grande puissance mondiale, qui d’un tweet peut faire naître de forts sentiments anti-latinos chez des centaines de milliers d’Américains pauvres ?

Pourtant, ce président n’explique jamais à ces mêmes Américains où se situe la cause de leur pauvreté, comment les milliardaires comme lui, n’acceptent pas de partager un peu de leur richesse pour qu’il y ait moins de pauvres dans leur pays.

Il faudrait plutôt que l’on montre aux plus pauvres du monde entier, comment les riches s’entendent quelle que soit leur appartenance raciale ou religieuse, comment les réseaux plus ou moins maffieux de la finance se mettent en place pour que les riches continuent à s’enrichir et les pauvres à tomber de plus en plus nombreux dans la misère. Le mouvement des Gilets Jaunes a bien mis le doigt sur cela. Et quelle que soit son issue où la récupération que la politique en fera, les semaines de mobilisation resteront dans l’histoire pour illustrer le paradoxe d’un des pays les plus riches du monde où de plus en plus de gens travaillent et n’arrivent pas à nourrir leur famille avec leur salaire…

Et voilà que le grand président, utilisateur passionné des réseaux sociaux qui en principe font tomber les murs entre les gens, explique à ses compatriotes qu’il faut qu’on utilise leur argent pour construire un mur qui va les protéger contre d’autres pauvres qui viennent leur enlever le pain de la bouche…

Elever des murs entre les gens, présenter certains comme les ennemis des autres, n’est-ce pas une belle façon de nourrir le racisme de ceux qu’on protège à l’égard de ceux contre qui on veut les défendre, et vice-versa ? Voilà pourquoi on a bien du mal à comprendre que, certains parmi ceux dont on dit qu’ils ont le plus souffert de la discrimination dans tous les temps et sous tous les cieux, des Juifs, sont eux-mêmes en train d’élever un de ces murs antihumains…

Heureusement un mur est tombé en 1989, à Berlin, au cœur de l’Europe, on y a ouvert une brèche par laquelle est passé non seulement le vent de la liberté mais le vent de l’acceptation de l’autre. Et nous autres Africains, ne voulons absolument pas oublier ce mur. En effet, sur notre terre, on tente d’élever des murs entre nous au nom de notre appartenance ethnique, on nous entraîne dans des guerres fratricides, et des génocides entre habitants d’un même pays, en vue de protéger des intérêts obscurs, intérêts internationaux et mêmes transcontinentaux.

C’est vrai, la différence a toujours posé un problème à l’individu humain. Pourtant, il n’est pas dit qu’il doit toujours la gérer par la peur et le repli sur soi. Notre imaginaire africain a aussi été construit par ces contes où l’étranger s’est révélé comme celui par qui la communauté a été sauvée. C’est avec ces richesses que nous développerons un vivre ensemble qui intègre la diversité comme une chance pour nous.

Pour en revenir au racisme, ce qui nous rassure, c’est que de l’esclavage à la colonisation, de l’apartheid aux discriminations actuelles, alors qu’en principe ce sont les Noirs qui devaient être, par réaction, les plus racistes, il n’en est pas ainsi.

Oui il y a des racistes en Afrique, mais notre continent demeure celui où l’hospitalité est toujours cultivée comme une valeur. Nous ne savons pas encore nous protéger de l’arrivée des autres par voie de terre ou de mer… Nous nous battrons pour qu’il en soit longtemps ainsi.

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