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Interview / Dr Kangnivi Kodjovi : « Le lien du sang est notre plus grand héritage »

Auteur du recueil de poèmes The Blood, Echoes from Ancestral Lores, Dr Alex Kangnivi Kodjovi est professeur et spécialiste de la littérature orale africaine au Département d’Anglais à l’Université de Lomé. Il est aussi pasteur d’où l’orientation religieuse donnée à son œuvre. Sans pour autant prôner le christianisme, il a cependant utilisé les vers poétiques pour défendre les valeurs culturelles de la tradition. Raison pour laquelle il a essayé de « tropicaliser » la langue anglaise en l’employant pour traduire les réalités africaines. Ne soyez donc pas surpris de tomber au hasard de votre lecture de l’œuvre sur certains mots mina, l’ethnie dont est originaire Dr Kangnivi Kodjovi. Car, pour paraphraser un dicton mina, « on n’exprime mieux les choses importantes qu’avec sa langue d’origine »…

Comment justifiez-vous l’utilisation des mots mina dans vos poèmes ?

La présence de mots éwé dans le recueil est pour un but particulier. L’écrivain doit être fédérateur c’est pourquoi j’ai voulu produire une œuvre qui convienne aussi bien à mon peuple qu’à ceux qui ne partagent pas la même langue que moi. Cela découle à la fois d’une préoccupation thématique et d’une vision esthétique afin que ce message ne soit pas confiné dans un cadre local mais que cela traverse les frontières. Si j’écris uniquement en éwé, je limite mon lectorat. De même, en utilisant l’anglais pur comme code, j’exclus mon peuple. Cependant, en mettant les deux langues ensemble, j’élargis l’horizon pour les deux parties.

N’est-ce pas une manière de dénaturaliser la langue mina ?

Non ! Pas du tout. En tant que professeur, je veux mettre un accent particulier sur la notion de « domestication » dans la littérature africaine. C’est une façon pour moi de la mettre en pratique et de donner l’exemple à mes étudiants afin qu’ils puissent eux aussi produire en tenant compte dans leurs écrits de leur langue locale et la fusionner avec la langue anglaise. Ainsi, une marge de compréhension est laissée aux étrangers. Ça fait partie de la création littéraire.

En tant qu’un « né de nouveau », comment appréhendez-vous votre langue locale ?

Même si je suis chrétien, c’est pour moi un devoir de maîtriser ma langue maternelle. Elle reste un héritage à sauvegarder et à valoriser. A cet effet, j’affirme et je confirme que cela n’a rien de démoniaque. Bien que nous ayons grandi avec une mentalité impériale, il est temps de revenir en nous-mêmes et d’ouvrir le débat pour clarifier certains points essentiels pour la jeune génération. Le chrétien africain est plus à l’aise quand il adore Dieu dans sa langue locale. Personnellement, en mina, je suis plus connecté.

Que peut-on comprendre à travers le titre de l’œuvre ?

« Ce que tu es, est dans ton sang », c’est le message que véhicule le titre The Blood, Echoes from Ancestral Lores. On peut tout changer sur nous mais le sang demeure l’unique élément qui nous lie à nos ancêtres. C’est en quelque sorte ce qui te caractérise. Renier sa tradition, c’est se renier soi-même.

Justement, comment arrivez-vous à faire la part entre votre chrétienté et la tradition ?

Cela ne me pose aucun problème. Car, il faut savoir d’où nous venons pour savoir où nous allons. Pour quelqu’un qui veut se convertir au christianisme, il est important de comprendre que ce n’est pas tout ce qu’il y a dans la tradition qui est négatif. Par exemple, au début du christianisme même les tambours étaient interdits sous prétexte qu’ils sont diaboliques mais après un temps on a dû les accepter dans l’église pour louer Dieu. Même les gospels dans les langues locales étaient très rares mais aujourd’hui les choses ont évolués. C’est dire qu’il faut savoir faire la part des choses. L’œuvre nous appelle donc à revoir notre manière de considérer nos traditions et notre histoire afin de choisir par discernement ce à quoi on doit s’accrocher et ce qu’on doit laisser tomber.

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